Samedi 31 janvier, le Stade Rochelais a célébré la 150ᵉ apparition d’Ihaia West sous le maillot jaune et noir. Un chiffre symbolique d’une histoire d’amour entre l’ouvreur néo-zélandais et le club à la caravelle. Retour sur le parcours singulier de ce joueur atypique, devenu au fil des saisons un véritable stratège du jeu maritime.
Avant de devenir le chef d’orchestre que l’on connaît, Ihaia West a forgé son caractère et son rugby dans l’une des régions les plus emblématiques de Nouvelle-Zélande : Hawke’s Bay. Né à Havelock North, une petite ville paisible entourée de vignobles et de collines verdoyantes, le jeune Ihaia n’a pas échappé à la règle nationale : le rugby est une religion et le ballon ovale un héritage familial.
L’enfant des « Magpies »
C’est sous le maillot rayé noir et blanc des Hawke’s Bay Magpies que tout commence véritablement. En 2012, alors qu’il n’a que 20 ans, Ihaia intègre l’effectif pour disputer l’ITM Cup (le championnat des provinces néo-zélandaises). Très vite, son style détonne. Loin des ouvreurs purement gestionnaires, West apporte cette touche de « French flair » avant l’heure : une capacité d’accélération sur dix mètres et un jeu au pied d’une précision chirurgicale.
Il devient rapidement le chouchou du McLean Park à Napier. L’année suivante, il est l’un des grands artisans de la conquête du prestigieux Ranfurly Shield, le plus vieux trophée du rugby néo-zélandais. Un objet de culte que les provinces se disputent avec une ferveur presque mystique. Cette victoire fondatrice lui forge alors un mental de gagnant.
L’ascension vers le Super Rugby : l’éclat d’Auckland
Ses performances en province ne passent pas inaperçues. En 2014, les Blues d’Auckland, l’une des franchises les plus mythiques, mais aussi l’une des plus exigeantes, de l’hémisphère sud le recrute pour compenser des blessures. Ce qui ne devait être qu’un intérim se transforme en une aventure de quatre saisons.
À l’Eden Park, Ihaia West apprend l’exigence du très haut niveau. Il doit diriger des lignes arrières composées de stars mondiales comme Rieko Ioane ou encore Sonny Bill Williams. C’est durant cette période qu’il signe son chef-d’œuvre néo-zélandais. En juin 2017, lors de la tournée des Lions Britanniques et Irlandais, les Blues affrontent l’élite du rugby celte. À la 74ème minute, sur une inspiration géniale de Sonny Bill Williams, West déchire le rideau défensif des Lions pour inscrire l’essai de la victoire (22-16). Ce soir-là, West a prouvé qu’il était bien plus qu’un simple numéro 10.

La fierté des Māori All Blacks
On ne peut évoquer son parcours au pays sans parler de son sang. Fier de ses origines, Ihaia West a porté à dix reprises le maillot des Māori All Blacks (entre 2013 et 2017). Porter cette tunique n’est pas qu’une performance sportive, c’est aussi une responsabilité culturelle. En dirigeant le Haka et en menant le jeu de cette sélection prestigieuse lors de tournées internationales (Japon, Angleterre, Canada), le futur numéro 10 maritime a appris à gérer la pression des grands rendez-vous et l’importance de l’identité collective.
La fin d’un cycle
En 2018, il rejoint les Hurricanes de Wellington pour pallier le départ de Beauden Barrett pendant les fenêtres internationales. S’il joue moins, il côtoie néanmoins le gratin du rugby mondial et peaufine sa vision tactique du jeu. Barré par une concurrence féroce pour le maillot estampillé de la fougère argentée, Ihaia comprend que son destin est ailleurs.
À 26 ans, il a déjà remporté le Ranfurly Shield, battu les Lions, porté le maillot Māori et disputé plus de 50 matchs de Super Rugby. Le « Kiwi » est mûr pour l’exil. Il ne le sait pas encore, mais son port d’attache ne sera plus Napier ou Auckland, mais bel et bien La Rochelle.
L’architecte de la montée en puissance rochelaise
Après un échec avec les Hurricanes lors de la demi-finale du Super Rugby, Ihaia enfile son maillot Jaune et Noir, mais cette fois à l’autre bout du globe avec le Stade Rochelais. Avec Maxime Lafage, ils sont les deux nouveaux ouvreurs du club à la caravelle, pour trois saisons.
Arrivé déjà installé
L’ouvreur Néo-Zélandais prend la place de la légende australienne Brock James, parti à Bordeaux, dans une volonté d’avoir un alignement 8-9-10 100% Néo-Zélandais, avec Victor Vito et Tawera Kerr-Barlow. C’est tout logiquement qu’à peine ses valises posées, il doit déjà prendre ses responsabilités, en devenant le numéro 10 attitré des Maritimes. Pour sa première saison, l’ex-Kiwi est aligné dans 32 feuilles de matches (pour 29 titularisations) sur 34 possibles. En prime, il est titulaire pour la première finale du club en Challenge Européen (ex Challenge Cup) face à l’ASM Clermont ! Une omniprésence qui s’explique par sa qualité de passe bien connue, mais aussi par sa capacité à prendre l’intervalle, à l’image de son premier essai en Top 14, face à Toulon.
L’intouchable
La saison 2019-2020 marque le retour de Brock James, un an après son départ, mais Ihaia est définitivement le propriétaire des clés au poste d’ouvreur. Que ce soit lors de la « saison COVID », ou celle qui suit, il est le maestro de La Rochelle. Il va tout particulièrement se distinguer lors de la campagne européenne en Champions Cup, qu’il découvre. À l’image de son compatriote Néo-Zélandais à la charnière, c’est durant les matchs à haute intensité qu’il arrive pleinement à appliquer son jeu et ce que lui apprend Ronan O’Gara. L’ex-ouvreur du XV du trèfle a lui aussi posé ses bagages à La Rochelle pour être l’entraîneur des arrières.
D’après le natif de Havelock North, ROG lui a permis « d’améliorer sa vision de jeu, et à plus trouver les espaces dans le jeu ». Sur ses deux nouvelles saisons, West est présent sur 40 feuilles de matches (dont 32 titularisations), et deux finales (Champions Cup 2021 et Top 14 2021), qui malheureusement se passent mal pour l’ouvreur. « J’étais déçu de ma performance et du résultat de chacune de ces finales. Ça a été difficile de retrouver de la confiance après ça. Renouer avec ne se fait pas comme ça, on a besoin de la retrouver petit à petit. » a-t-il confié dans les colonnes de L’Équipe. Une déception qui arrive à un moment charnière, puisqu’il est en fin de contrat.
Après trois saisons pleines avec le Stade Rochelais, Ihaia West prolonge logiquement mais pour une seule saison. La concurrence est de mise, avec l’arrivée la saison précédente de l’ancien international français Jules Plisson, et celle du Vannetais Pierre Popelin. Mais pas de quoi mettre la pression à West. L’histoire du club va s’écrire avec le Kiwi au poste de 10. En 2022, le club de Vincent Merling connaît le tout premier succès européen de son histoire, avec l’obtention de la Champions Cup. Une campagne européenne où West propose son meilleur rugby, et finit deuxième meilleur réalisateur de la compétition, avec un 100% en finale face aux perches, lui qui est pourtant très décrié dans l’exercice. West termine ses quatre belles années au club avec un titre de champion d’Europe.

Un contrecoup difficile à gérer
Comme annoncé en décembre 2021, sept mois après avoir prolongé au Stade Rochelais, Ihaia rallie la Rade et rejoint le RCT avec ses coéquipiers, Dany Priso, Mathieu Tanguy et Jérémy Sinzelle.
S’il prend part à 28 feuilles de matches (20 titularisations) sous ses nouvelles couleurs, l’arrivée au mois de décembre de l’ouvreur international gallois Dan Biggar rebat les cartes. West est désormais deuxième dans la hiérarchie. Il remporte malgré tout la Challenge Cup avec le numéro 22. Il aura même l’opportunité de rentrer au début de la rencontre, après la sortie prématurée de l’ouvreur Gallois (4′). Plus tôt dans la saison, il joue contre son pays d’origine à Londres pour les Barbarians. Une confrontation qu’il remporte sur le fil (35-31), avec ses anciens coéquipiers rochelais : Romain Sazy, Rémi Picquette, Tawera Kerr-Barlow, Raymond Rhule et Dillyn Leyds. Mais aussi avec ses futurs coéquipiers : Georges-Henri Colombe et Antoine Hastoy.

De retour à la maison
Pourtant engagé jusqu’en 2025 avec le RCT, Ihaia West est libéré en juillet 2023, pour retourner trois saisons en Charente-Maritime. Mais après une saison mitigée à Toulon, cela ne va pas s’arranger pour le revenant. En concurrence avec l’international français Antoine Hastoy, qui a fait une grosse impression dès sa première saison en remportant lui aussi la Champions Cup. Il y a aussi le très prometteur champion du monde U20, Hugo Reus, qui a déjà montré son talent sur quelques matches. Malgré la concurrence, West a la confiance d’un staff qu’il connaît parfaitement. Il est aligné sur 25 feuilles de matches (dont 11 titularisations). Sa polyvalence joue en sa faveur, lui permettant de jouer trois fois à l’arrière et cinq fois au centre. Contre Perpignan à domicile, le staff se permettra de l’aligner au poste de second centre, avec Hugo Reus à l’ouverture et Antoine Hastoy à l’arrière.

Vers une fin de carrière
Son retour marque un titre honorifique, celui de centurion à La Rochelle, avec le déplacement à Oyonnax en 2023, un titre qui peut être pris comme un tournant. Âgé aujourd’hui de 34 ans, et sur sa septième saison avec les Jaune et Noir, on sent le feu follet en avoir moins sous le capot depuis son retour. Même s’il est toujours capable de grosses performances comme face à Bath lors de la saison 2024-2025, ou cette saison lors du déplacement au LOU, le Néo-Zélandais n’arrive plus à maintenir son état de forme. Lui qui a su rester le numéro 1 face à des grands noms tels que Brock James ou encore Jules Plisson, West semble être aujourd’hui derrière Antoine Hastoy dans la hiérarchie, qui n’est pourtant pas à son plein potentiel.
En fin de contrat cette saison, la situation pour l’ouvreur aux 150 feuilles de matches est encore incertaine. West est à 42 points de devenir le meilleur réalisateur de l’histoire du Stade Rochelais et de dépasser la légende Henri Magois. L’avenir nous donnera le fin mot de cette histoire, mais ce qui est sûr, c’est que Ihaia West a su marquer l’histoire du club, par ses qualités d’organisateur, ses passes millimétrées et sa vista, qui en ont conquis plus d’un. Mais surtout quand il est face aux poteaux, prêt à buter, et qu’il coupe la respiration de tous les supporters rochelais, pour le meilleur et pour le pire, et parfois pour emmener « La Rochelle au paradis ».
Paul Franc et Mathieu Darras
Crédit Photos : IconSport, PHOTOSPORT, Instagram : Ihaia West et Canal+

