Des mots sur les maux

Après cinq défaites consécutives toutes compétitions confondues, le Stade Rochelais a mis un terme à cette série noire, avec un succès en terre castraise (26-31). Une victoire essentielle pour le moral, mais qui n’efface pas la mauvaise période que traverse le club à la caravelle. Une saison révélatrice d’une équipe en baisse depuis quelques saisons, pourtant championne d’Europe il y a seulement trois ans. Décryptage de la situation.

La saison en cours est déjà marquée par de la déception, avec l’élimination des Maritimes en Champions Cup, dès les phases de poule. Une première dans l’Histoire du club ! Cinquième de sa poule, le club à la caravelle est reversé en Challenge Cup, une compétition qu’elle n’avait pas connu depuis 2019. En parallèle, après 18 journées de Top 14, La Rochelle est 10e au classement, avec huit points de retard sur le top 6. Un top 6 que les Jaune et Noir ont manqué la saison dernière en finissant septième, ce qui constituait là aussi une première depuis la saison 2017-2018. “C’est une fin de cycle, il n’y a pas d’autres mots” , avait déclaré Ronan O’Gara, après la lourde défaite concédée à Pau.

En plus d’un top 6 non acquis, l’exercice 2024-2025 est celui d’une nouvelle élimination en Champions Cup, cette fois en huitième de finale à domicile face au Munster, mais aussi celui d’une série de neuf matchs consécutifs sans la moindre victoire. Cette série fait suite à une saison où les Maritimes ont bataillé pour composter leur ticket pour les phases finales de Top 14 (5e), et ont finalement été vaincus en demi-finale par le Stade Toulousain. Mais aussi en Champions Cup (3e de poule), avec une élimination en quart de finale par le Leinster. Ces éliminations successives marquaient une saison sans finale, inhabituelle pour les hommes de « ROG », qui en avaient disputé six depuis 2019 (trois en Champions Cup, deux en Top 14 et une en Challenge Cup) pour deux succès.

Une trop grande dépendance

Le 5 janvier dernier, sur la pelouse du Leinster, c’était la première fois de la saison que les cinq joueurs considérés comme « majeurs » Atonio, Skelton, Alldritt, Botia et Leyds étaient alignés ensemble. Un match où les Jaune et Noir ont livré une prestation de haute volée. Probablement le meilleur match de la saison en termes de contenu, malgré la défaite cuisante à la dernière seconde, sur une ultime pénalité de l’ouvreur irlandais Harry Byrne. Le week-end d’après, à Deflandre, dans un match décisif pour la qualification aux phases finales européennes, les hommes de Ronan O’Gara ont été rapidement dépassés physiquement par les Harlequins. Résultat : défaite logique 17-27. Les cadres, notamment, étaient à bout de souffle dès la 30e minute. De quoi se poser des questions. Les années passent, les corps s’usent et les cadres du vestiaire ne peuvent pas sans cesse répéter les efforts, surtout, lorsqu’ils jouent quasiment à tous les matchs. Pour illustrer nos propos, nous avons pris les 14 joueurs champions d’Europe en 2023, qui ont prolongé en 2024 et le constat est édifiant.

Hormis Thomas Berjon, joueur régulier dans la rotation avec une trentaine de minutes en moyenne par match, chaque joueur compte en moyenne 57 minutes par match. Chez les avants, l’indéboulonnable Grégory Alldritt joue en moyenne plus de 70 minutes par match, depuis quatre saisons.
Le capitaine rochelais est le guide de la caravelle jaune et noire depuis le départ de Romain Sazy en 2023. Il est également le seul numéro 8 de formation, depuis plusieurs saisons. Même si l’arrivée de Yoan Tanga à l’été 2022 avait pour but de le faire souffler, il a toujours disputé une vingtaine de matchs par saison. Cette saison 2025-2026 pourrait être sa plus grosse saison en termes de minutes passées sur le terrain avec La Rochelle. En effet, sa non-convocation pour disputer le tournoi des Six Nations le rend disponible pour jouer tous les matchs en période de doublons. Avec huit matchs de phase régulière en Top 14 et un huitième de finale de Challenge Cup face à Newcastle, cela ferait 630 minutes à jouer pour le Gersois, si on se base sur sa moyenne de temps de jeu. Cela porterait son total à au moins 1941 minutes.

Son coéquipier en troisième ligne Paul Boudehent n’est pas en reste. Son temps de jeu moyen sur le terrain n’a cessé de croître ces quatre dernières saisons, passant de 54 minutes en 2022-2023 à 68 minutes en 2025-2026. Cela est dû à son énorme rendement qui, lui aussi, augmente de saison en saison.
Autres exemples marquants : Pierre Bourgarit et Will Skelton. Lorsque vous en demandez toujours plus à vos avants, leur jeu devient trop énergivore et certains corps n’arrivent plus à suivre.

Le Gersois, actuellement à l’infirmerie après une rechute à sa cheville droite avant le match contre Castres, n’arrive plus à enchaîner les matchs depuis maintenant trois saisons. Sur ces trois dernières saisons, son temps de jeu cumulé entre le début de la saison 2023-2024 jusqu’à aujourd’hui s’élève à 1 055 minutes… soit moins que sur toute la saison 2022-2023, où il avait disputé 1 250 minutes.

Le colosse australien, quant à lui, est sans doute le joueur le plus impactant du pack rochelais. Quand il n’est pas là ou en méforme, cela s’en ressent directement. Lors de la saison 2022-2023, c’est le joueur le plus utilisé du pack rochelais avec 1 634 minutes. Depuis, il est en baisse de régime. Pire encore, il passe de plus en plus de temps à l’infirmerie, entre son genou et son tendon d’Achille. A l’heure où ces lignes sont écrites, il passe son septième mois parmi les blessés en deux saisons et demi, même s’il est pressenti pour jouer contre Pau le 21 mars prochain. Son rendement commence à soulever pas mal de questions, lui qui est sous contrat jusqu’en 2028. Il aura 36 ans à ce moment-là.

Du côté des trois-quarts, le symbole de ce Stade Rochelais en perte de puissance physique n’est autre que Jonathan Danty. L’international français est actuellement à l’infirmerie depuis le début de la saison et n’est pas prêt de retrouver les terrains de rugby. Il est en nette baisse de temps de jeu, passant de 68 minutes en moyenne en 2022-2023 à 56 minutes la saison passée, principalement dû à la rude concurrence au poste de centre, avec notamment Jules Favre qui prend une place prépondérante depuis l’année 2023.

Son compère au centre, Ulupano Seuteni, est lui aussi en délicatesse. Celui dont la malice et l’agilité peinent à être retrouvées, n’est plus à son niveau de sa première saison en Jaune et Noir, où il aura été un des grands artisans de la conquête de la deuxième étoile européenne. En fin de contrat en 2028, il commence à perdre du temps de jeu, au profit des jeunes prometteurs comme Semi Lagivala ou Simeli Daunivucu.

Poste sensible à La Rochelle, celui de numéro 10. Le patron à ce poste-là, depuis maintenant quatre saisons, n’est autre qu’Antoine Hastoy. Fraîchement débarqué de Pau, il réalise une saison 2022-2023 de très bonne facture, autre grand artisan de la conquête du deuxième sacre maritime. Avec Brice Dulin, ce sont les seuls trois-quarts à comptabiliser plus de 2 000 minutes de temps de jeu sur l’ensemble de la saison 2022-2023. Mais à partir de la saison suivante, le retour d’Ihaia West rebat les cartes. L’international tricolore perd du temps de jeu au fur et à mesure des saisons et symbolise l’irrégularité du club et de cette instabilité au poste, où aucun joueur ne parvient réellement à s’imposer. Et le jeu des Maritimes en pâtit.

Le rugby étant un sport collectif, il est aussi important de juger les joueurs ensemble. Les beaux jours de La Rochelle se sont construits autour d’un maître-mot : le pack. Une mêlée dominante, des mauls qui avancent, et un paquet d’avants conquérants dans le jeu. Le management de Ronan O’Gara se ressent par le côté très irlandais dès lors qu’il est arrivé au Stade Rochelais. Pour autant, un rouage trop vieux ou un grain de sable peut enrayer une machine. Le premier grain de sable concerne les fondamentaux. La Rochelle figurait parmi les meilleures mêlées d’Europe. Aujourd’hui, elle est devenue très moyenne. On note cinq fautes sifflées lors du dernier match à Castres, où on pense forcément à la défaite à Jean-Bouin cette saison, sur une mêlée pénalisée en fin de match.

Un déclin matérialisé par un pack vieillissant. Reda Wardi accroche la trentaine (30 ans), Pierre Bourgarit (28 ans) absent lors des dernières saisons et remplacé par Tolu Latu, lui aussi dans la trentaine (33 ans), mais surtout le jeune retraité Uini Atonio. Le paquet d’avants apparaît plus émoussé, moins capable de répéter les efforts, notamment en mêlée. La vieillesse a au moins de l’expérience, chose que la jeunesse rochelaise n’a pas encore (Alexandre Kaddouri, Louis Penverne, Nika Sutidze, Aleksandre Kuntelia, Karl Sorin), ce qui explique le déclin d’un des secteurs phares de l’Histoire du club, passé en seulement une saison de 78 % de mêlées gagnées à 67 %.

Au-delà de la mêlée, le fléau majeur du jeu rochelais reste le secteur de la touche et les mauls. Le maul rochelais a été la principale arme utilisée pendant des années, pour renverser les adversaires. Mais on sent la tortue Jaune et Noir en délicatesse, que ce soit par la baisse de niveau des joueurs, les absences à répétition du maître en la matière Will Skelton, mais surtout la touche. Elle n’a jamais été un secteur fort du club, mais elle a su être au niveau. Aujourd’hui, La Rochelle enchaîne les saisons avec un alignement très déficient, empêchant toute possibilité de constituer un maul et de créer du jeu. Un jeu rochelais qui n’arrive plus à être aussi percutant. On l’observe au niveau des statistiques de mètres ballon en main. Là aussi la quasi-totalité des avants sont sur la pente descendante. Tout cela mène à un manque d’efficacité globale, surtout dans les cinq mètres adverses. Un exercice favorable aux Maritimes auparavant, à l’image de l’essai de George Henri-Colombe en finale de Champions Cup.

Un jeu qui manque d’efficacité devant, et qui affecte forcément celui des trois-quarts. Car si le rugby commence devant, c’est pour permettre aux arrières de se libérer et de produire du jeu. Une charnière dynamique et des trois-quarts XXL qui usent de leur talent, un système qui mise tout sur ses joueurs, et pas sur des cellules d’attaque. Au final, entre une charnière devenue irrégulière, les multiples blessures de Jonathan Danty et la fin de carrière prématurée de Raymond Rhule, les Rochelais ont vécu un passage à vide après 2023, faute de quoi ils n’ont pas réussi à créer du beau jeu. On peut quand même noter un mercato qui a fière allure avec les arrivées de Nolann Le Garrec, Semi Lagivala, Davit Niniashvili et Ugo Pacome, pour amener de la fraîcheur derrière. Toutefois, le club s’est bien rendu compte que le talent ne suffit pas, et tente de construire de plus en plus des cellules d’attaques comme face à Montpellier ou face à Castres.

Le jeu au pied, ou plutôt l’occupation, est un secteur fort du jeu des Rochelais. Il est géré par Antoine Hastoy et auparavant par Brice Dulin qui a été remplacé par Davit Niniashvili et Ugo Pacome. Sur les cinq dernières saisons, La Rochelle a figuré quatre fois dans le top 3 des meilleures occupations. Pourtant, aujourd’hui, cela ne représente pas grand-chose. Le départ de Brice Dulin a fait baisser drastiquement le nombre de 50/22, lui qui était le maître de ce geste technique en Top 14. Hastoy et Leyds sont sur leur meilleure saison en termes de jeu au pied. Paradoxalement, ils peinent à exercer de la pression, avec un jeu au pied souvent trop long et sans réelle pression à l’arrivée.

Alors oui, le club est la 2e équipe avec le plus de possession, et la 3e dans les mètres ballon en main. Mais au final, La Rochelle n’est que la 6e meilleure attaque du championnat. Dans un Top 14 où les statistiques d’attaque s’envolent, passant de 46,4 points en moyenne pour 4,9 essais par match en 2023, à 57 points en moyenne pour 7,2 essais en 2026, le club à la caravelle arrive à peine à lever le curseur offensif depuis l’époque des titres. Il suffit de comparer les statistiques offensives de La Rochelle avec celles des quatre meilleures équipes sur la saison 2022-2023 et 2025-2026. Deuxième meilleure formation sur le nombre de courses, mètres au pied, et sur le nombre de passes, et sinon troisième. Aujourd’hui, force est de constater que les Maritimes sont rentrés dans le rang, montrant un retard dans ce qui est devenu primordial dans le rugby moderne. Malgré ses lacunes, le club essaie tant bien que mal de combler son retard par la préparation physique.

Des corps mal préparés

La saison en cours a vu le départ prématuré de Stephan Du Toit, préparateur physique depuis 2024, qui avait succédé à Philippe Gardent. D’après nos informations, les deux hommes ont eu des manières très différentes de travailler. Philippe Gardent arrivé en 2019, a axé sa préparation sur deux points : contrôle et résistance. L’important était que les Rochelais soient supérieurs physiquement à leurs adversaires. Une politique en adéquation avec le style de jeu proposé par les Maritimes, qui ont joué de leur puissance pendant plusieurs saisons pour dominer les collisions, et finir deuxième meilleure attaque en 2022-2023. Mais aussi pour s’affirmer comme l’une des défenses les plus rudes et denses du championnat. Pour ce faire, Philippe Gardent a imposé un contrôle strict et maîtrisé de l’alimentation et des séances d’entraînements, afin d’optimiser le plus possible son travail.  

Avec l’arrivée de Stephan Du Toit, des changements ont été opérés, pour aller dans le sens du rugby actuel, et de la nouvelle philosophie de jeu du staff rochelais. Aujourd’hui, le rugby va plus vite et La Rochelle n’a d’autres choix que de suivre cette tendance. Du Toit a donc mis de côté l’aspect puissance dans les entraînements, en baissant l’intensité physique. Il a axé la préparation sur un côté plus athlétique, la répétition des efforts, en misant sur une forme physique déjà acquise, qui resterait intacte. Il a aussi parié sur le professionnalisme des joueurs, en étant moins strict sur l’alimentation. Un parti pris qui ne s’avère pas payant puisque toujours selon nos informations, tous les joueurs ne joueraient pas le jeu. L’arrivée du Sud-Africain a fait couler beaucoup d’encre, de par son passif avec son ancien club, le Stade Français Paris. Des inquiétudes qui, hélas, ont trouvé une part de vérité dans la méforme physique des joueurs et par la question des blessures de plus en plus présentes.

Il faut avouer qu’il est particulièrement difficile de performer quand une équipe a une infirmerie remplie à ras bord, et ce sur la quasi totalité de la saison. Ce qui a fait le succès du Stade Rochelais, c’est la grande disponibilité des joueurs durant toute la saison. Lors du premier sacre, sur 38 joueurs sélectionnés, 26 n’ont pas été blessés ou non pas manqué plus d’un mois de compétition pour cause de blessures. Un constat qui a permis au club d’être en capacité d’aligner une équipe compétitive, surtout lors des grands rendez-vous en Champions Cup, malgré les absences de Tawera Kerr-Barlow et de Victor Vito, lors des finales européennes. La saison du back to back a connu plus de blessures mais le pourcentage de joueurs (quasiment) aptes toute la saison était de 50,1%.

Un pourcentage qui reste le même sur les deux années qui suivent. Mais La Rochelle va commencer à connaître de grosses blessures. En attestent la fin de carrière de Raymond Rhule, mais aussi les blessures à répétition pour certains joueurs comme Thierry Paiva (19 matchs), ou encore Pierre Bourgarit (17 matchs). On note également que 25,6 % des joueurs ont été blessés 3 mois ou plus en 2023-2024 et 27,5 % en 2024-2025. Le pic de ces absences arrive avec la saison en cours, où, sur 42 joueurs, 13 joueurs ont été indisponibles entre 1 et 3 mois. Mais surtout 17 joueurs ont été indisponibles 3 mois ou plus !

Seuls 28,5% des 42 joueurs font une saison (quasi) complète. De plus, les champions ont été pour la plupart épargnés pour glaner leur titre, mais ils enchaînent pas mal de petites ou grosses blessures depuis. Cette année, Bourgarit, Lavault, Skelton, Boudehent, Danty, Leyds et bien sûr Atonio, avec sa fin de carrière, ont été absents. Une hécatombe qui empêche toute stabilité et continuité dans le groupe. Par conséquent, le staff doit composer son équipe avec les joueurs disponibles, à l’image de Niniashivili qui a dépanné deux fois au poste de 13. Pourtant, le club a tout fait pour recruter, surtout après son premier titre.

Un recrutement de champions

Dans un championnat du Top 14, toujours plus compétitif au fil des saisons, l’écart se resserre entre les grosses écuries. Ainsi, les périodes de mercato sont toujours scrutées par tous les suiveurs de rugby et le Stade Rochelais ne déroge pas à cette règle. Auréolé de son premier titre de champion d’Europe acquis en 2022, le staff de Ronan O’Gara a un objectif clair pour la saison 2022-2023 : jouer les premiers rôles en Top 14 et viser une 2e étoile européenne.

Pour faire face aux départs importants de Victor Vito, Kévin Gourdon ou Dany Priso, le club décide d’axer son recrutement sur des joueurs prometteurs et qui veulent jouer les premiers rôles dans la nouvelle « meilleure équipe d’Europe« . Avec une moyenne d’âge de 27 ans, le Stade Rochelais voit l’arrivée à l’été 2022 d’une première ligne toute neuve, composée de Thierry Paiva, Quentin Lespiaucq et Georges-Henri Colombe, pour suppléer Reda Wardi, Pierre Bourgarit et Uini Atonio qui ont beaucoup donné pour la quête de la première étoile. Autre joueur impliqué dans cette saison épuisante, le capitaine Grégory Alldritt voit arriver un autre numéro 8 de métier, en la personne de Yoan Tanga.

Derrière, le club à la caravelle a jeté son dévolu sur le très prometteur ouvreur palois Antoine Hastoy, auteur d’une saison magnifique avec les Vert et Blanc : 23 matchs, 8 essais et 250 points marqués. Au centre de l’attaque, le Bordelais Ulupano Seuteni débarque avec pour objectif d’avoir un temps de jeu conséquent avant la Coupe du Monde 2023 et ainsi relancer sa carrière, freinée par les blessures. Il remplace numériquement le couteau suisse Jérémy Sinzelle. Enfin, celui qui a délivré tout un peuple avec son essai à la dernière minute pour offrir la première étoile européenne, Arthur Retière, est remplacé dans le groupe par le Racingman Teddy Thomas, venu lui aussi retrouver du temps de jeu en Charente-Maritime.

En parallèle de ces arrivées, le club de Vincent Merling prolonge certains cadres de deux ou trois saisons supplémentaires. Ce qui est le cas de Uini Atonio, Brice Dulin, Raymond Rhule, ou encore Reda Wardi. Le manager irlandais Ronan O’Gara est prolongé jusqu’en 2027.

Verrouiller ses cadres, une fausse bonne idée

Après avoir glané une 2e étoile européenne, dans l’un des plus beaux matchs de rugby de l’histoire, où les nouvelles recrues ont joué un rôle primordial (à l’image d’un Ulupano Seuteni en feu et d’un Antoine Hastoy impérial), le Stade Rochelais décide dans un premier temps de recruter des joueurs qui entrent dans la rotation et qui ne sont pas amenés à être des titulaires indiscutables. Que ce soit Judicaël Cancoriet, Teddy Iribaren, Tolu Latu ou encore le retour d’Ihaia West. Tous sont en manque de jeu dans leurs clubs ou poussés vers la sortie. Seul l’ailier anglais Jack Nowell, en provenance d’Exeter, déroge à la règle parmi ces arrivées.

Autre problème qui saute aux yeux et qui pose question, la moyenne d’âge de ces recrues : presque 31 ans. Les arrivants sont tous dans la force de l’âge ou en fin de carrière, à l’image de Teddy Iribaren, 35 ans. Mais le club ne va pas s’arrêter dans sa stratégie vouée à l’échec. Dans la tête des dirigeants rochelais, les cadres du vestiaire doivent être verrouillés, pour ne pas céder aux appels de la concurrence. L’objectif est clair : bâtir une équipe qui vise le Brennus et la Champions Cup chaque saison. Mais le Stade Rochelais n’est pas le Stade Toulousain et ça les dirigeants ne l’ont visiblement pas compris. Ce qui était officieux à l’été 2023, va être officiel au début de l’année 2024.

Le club à la caravelle décide de prolonger 18 joueurs dont 14 de ses champions : Grégory Alldritt, Thomas Berjon, Levani Botia, Paul Boudehent, Pierre Bourgarit, Jules Favre, Antoine Hastoy, Thomas Lavault, Quentin Lespiaucq, Dillyn Leyds, Ultan Dillane, Ulupano Seuteni, Will Skelton et Reda Wardi. Sur le papier, c’est une excellente chose, car cela instaure de la stabilité. Mais le nombre de saisons supplémentaires soulève des interrogations. En effet, sur les 14 joueurs ayant prolongé, trois l’ont été jusqu’en 2027, quatre jusqu’en 2028 et six jusqu’en 2029. Seuls Botia et Dillane ont signé une prolongation « rationnelle » jusqu’en 2026, surtout Latu (jusqu’en 2025). Simeli Daunivucu (contrat espoir) et Hugo Reus prolongent eux aussi jusqu’en 2026.

Qui dit grosse prolongation, dit hausse de salaire conséquente pour les joueurs. Qui dit salaire dans le rugby, dit salary cap. En l’espace d’une saison, le Stade Rochelais est passé de 95.7 % de salary cap (6e club de l’élite), à 99,3 % de salary cap (3e). Pire, actuellement, La Rochelle est le premier club de Top 14 avec 99,8 % de salary cap.

Lorsque vous avez aussi peu de marge de manœuvre financière, vous êtes obligés de lâcher du lest et de laisser partir des gros salaires. En fin de saison 2024-2025, le club à la caravelle se sépare de Teddy Thomas, mais aussi de Tawera Kerr-Barlow, Georges-Henri Colombe et de Brice Dulin. Trois gros joueurs ayant beaucoup apporté au club, qui l’ont amené sur le toit de l’Europe. Mais surtout trois gros salaires dont le club devait se débarrasser.

Le demi de mêlée néo-zélandais et l’arrière français seront tout de même remplacés par Nolann Le Garrec et le Géorgien Davit Niniashvili, tous deux âgés de 23 ans. Un remplacement qualitatif mais pas quantitatif. S’ajoutent Ugo Pacome, Semi Lagivala et l’espoir Gael Galvan, soit 5 arrivées pour 13 départs (8 pros, 5 espoirs). Une situation assez problématique, dont La Rochelle commence à être coutumière du fait. Comme dit plus tôt, en 2023-2024, La Rochelle a signé la prolongation de 18 joueurs, l’arrivée de 8 joueurs pour le départ de 13 joueurs. Et surtout, la saison dernière, un seul joueur est arrivé en la personne de Kane Douglas, quand 7 s’en vont. Cela pose évidemment question quant aux postes non doublés, comme celui de 8 avec le départ de Tanga. Mais aussi la question du manque de compétitivité dans un groupe qui bouge de moins en moins.

Le dégraissement de la masse salariale sera l’enjeu primordial du prochain mercato rochelais. A l’heure actuelle, Reda Wardi, dont le contrat s’étendait jusqu’en 2028, partira à la fin de la saison pour Montpellier. Une rupture à l’amiable a permis au pilier de se libérer. De plus, Antoine Hastoy est également sur le départ, selon certaines rumeurs, et pourrait obtenir lui aussi une rupture à l’amiable, lui qui est sous contrat jusqu’en 2029. Avec une seule arrivée à l’intersaison 2024-2025, Ronan O’Gara a dû faire jouer et surjouer ses cadres, pendant deux saisons. Pour tenter d’endiguer cette situation, le club mise de plus en plus sur un vent de fraîcheur avec les arrivées de Nathan Fraissenon (23 ans), Thomas Adelaïde (23 ans), mais également les récents jokers médicaux, Andy Timo (21 ans) et Watisoni Waqanisaravi (22 ans). La Rochelle s’appuie également de plus en plus sur son centre de formation.

Une jeunesse qui sort de l’ombre

La formation et l’intégration des jeunes ont toujours été un maillon essentiel du club, depuis des années. Cette saison, 24 joueurs de 23 ans ou moins ont joué avec les professionnels, ce qui est à saluer. Le club apprend de ses erreurs, en alignant ses jeunes autour de ses cadres, ce qui n’était pas le cas jusqu’à la saison dernière. Les jeunes étaient, de temps en temps, alignés par défaut, en fonction des blessures des cadres. Deux matchs illustrent ces propos : Toulon – La Rochelle, le 26 janvier 2025 (45-26), et Lyon – La Rochelle, le 15 février 2025 (53-17). C’est précisément lors de la saison dernière que les jeunes issus du centre de formation se sont vraiment exprimés, surtout à des postes sur lesquels le club pourra s’appuyer dans un avenir proche.

Parmi ces postes, celui de pilier droit qui est particulièrement scruté. Depuis la fin de carrière forcée de Uini Atonio, l’héritage semble être un sujet important à déterminer. Mais cela ne fait pas peur à Aleksandre Kuntelia. Le jeune pilier géorgien de 23 ans, déjà international avec les « Lelos », devrait bien être le titulaire à droite de la mêlée rochelaise pour les prochaines saisons. Intégré au groupe professionnel à l’intersaison 2022-2023, il a gagné du temps de jeu au fil des saisons. Cette saison, il a déjà atteint, quasiment, le même nombre de minutes (813) que lors de la saison passée (815) et la saison est loin d’être finie. Il pourrait atteindre les 1000 minutes à ce rythme.

De l’autre côté de la mêlée, c’est Alexandre Kaddouri qui commence à émerger. Lui a davantage de concurrence à son poste cette saison, entre Joel Sclavi, Reda Wardi et Louis Penverne. Même si les deux premiers cités vont quitter le club à l’issue de la saison, il commence à grappiller beaucoup de temps de jeu en vue de la saison prochaine, qui devrait être celle de la confirmation pour le jeune pilier de 22 ans.

C’est en 2ème et 3ème ligne que le vivier rochelais est assez conséquent ces dernières années avec Matthias Haddad et Oscar Jegou. Le premier a commencé à fréquenter le groupe professionnel dès ses 18 ans, lors de la saison 2020-2021, où il a disputé quatre matchs, dont une titularisation à Brive le 11 mai 2021. Lors de la saison suivante, il est titulaire à l’occasion de la première finale victorieuse des Jaune et Noir à Marseille, face au Leinster, et réalise son rêve de gosse : gagner un titre avec son club de cœur. Il sera très précieux pendant la deuxième partie de saison des Maritimes. Cependant, entre 2022 et 2024, il va enchaîner les blessures et surtout les commotions. Un mal bien trop récurrent chez lui. Il faudra qu’il attende la saison dernière, pour enfin réaliser une saison pleine en professionnel : 1201 minutes et 26 matchs, dont 15 en tant que titulaire. Mais il est vite rattrapé par la réalité. A 25 ans, il a bien failli arrêter sa carrière prématurément à cause d’une accumulation importante de commotions en très peu de temps, il y a quelques semaines.

Quant à Oscar Jegou, il a globalement le même parcours que Matthias. Mais, on oublie vite qu’il a commencé à véritablement jouer avec les pros il y a… trois saisons seulement ! Contrairement à son compère de la troisième ligne, il est épargné par les blessures. Il enchaîne les matchs, au point d’être un titulaire indiscutable en club, comme avec le XV de France. Sur les trois saisons, il a disputé une quinzaine de matchs chacun, mais son temps de jeu a explosé. Il est passé de 764 minutes en 2023-2024 à 1044 cette saison, qui n’est pas finie. A 22 ans, l’avenir semble déjà tout tracé pour lui.

Un autre très jeune joueur, au poste de troisième ligne, qu’il faut surveiller de près : Lucas Andjisseramatchi. Le capitaine des Espoirs a déjà disputé 312 minutes cette saison et a déjà été capitaine chez les pros à 19 ans ! Il s’était confié en exclusivité pour Fièvre SR en janvier dernier.

Chez les trois-quarts, le vivier est moins important, mais, le talent reste présent. Trois noms ont tiré leur épingle du jeu ces deux dernières années : Nathan Bollengier (22 ans, ailier), Hoani Bosmorin (21 ans, ailier) et Simeli Daunivucu (21 ans, centre).

Nathan a débuté avec les pros en disputant la première partie de la saison 2023-2024, profitant de la Coupe du monde pour débuter avec son club de cœur. Il a joué huit matchs (306 minutes), dont 4 en tant que titulaire et a marqué deux essais. La saison suivante sera à oublier pour lui car il se blesse gravement lors de son seul match de la saison contre Castres, lors de la 10e journée de Top 14. Cette saison, il est actuellement à l’infirmerie, coupé dans son élan, alors qu’il était sur les mêmes bases que sa première saison en professionnel. Il a fait même mieux en marquant quatre essais et en étant titulaire cinq fois en sept matchs (307 minutes).

Hoani s’est véritablement révélé la saison dernière, notamment en deuxième partie de saison. Profitant des blessures de Teddy Thomas et Nathan Bollengier en fin d’année 2024, il a gagné sa place de titulaire en enchaînant tous les matchs, jusqu’à la fin de la saison. Il a été titulaire 10 fois en 18 matchs (893 minutes) et a marqué quatre essais. Cette saison, il joue moins, à cause principalement de la forte concurrence à son poste, entre Davit Niniashvili, Semi Lagivala, Jack Nowell et Dillyn Leyds. Il est aussi appelé, régulièrement, à rejoindre l’équipe de France à 7, pour participer à des tournées.

Simeli Daunivucu est un crack au poste de centre, ou ailleurs sur la ligne d’attaque rochelaise, tellement il est polyvalent. Mais c’est bien au centre qu’il poursuit son apprentissage du haut niveau et qu’il s’épanouit pleinement. Intégré progressivement depuis maintenant deux saisons et demi, il a profité cette saison de la pénurie de centres et de leur méforme, pour se faire une place. Il a été titulaire cinq fois en neuf matchs (454 minutes). Malheureusement, il a été victime d’une grave blessure aux ischios-jambiers contre le Leinster le 10 janvier dernier, qui l’a freiné.

En plus de ces trois joueurs qui sont déjà pleinement intégrés, cette saison a vu l’apparition en Jaune et Noir de deux autres talents très prometteurs : Nolhann Couillaud (19 ans, demi-de-mêlée) et Diego Jurd (19 ans, demi d’ouverture). Originaire de Marans, Nolhann a déjà joué huit matchs cette saison (325 minutes) et a été titulaire à cinq reprises. Il a profité de la blessure de Nolann Le Garrec et de la méforme de Thomas Berjon, pour enchaîner ses cinq titularisations consécutives. Quant à Diego, l’enfant du club, il a lui aussi disputé huit matchs cette saison (316 minutes) et a été titulaire trois fois. Ouvreur avec un excellent jeu au pied et particulièrement adroit face aux perches, c’est un diamant à polir. Malheureusement pour les deux joueurs, ils sont actuellement blessés mais ne devraient pas tarder à revenir.

La baisse de niveau du Stade Rochelais est multifactorielle. Elle s’explique par l’aspect individuel, plusieurs cadres sont en sous-régime, quand ils ne sont pas blessés. La faute, entre autres, à une préparation physique insuffisante. Cette baisse influe directement sur les performances globales de l’équipe, qui s’avère bien moins dominante devant, tout en ayant du mal à produire du jeu derrière. Dans une époque où le rugby devient de plus en plus offensif, la transition voulue par le staff est difficilement perceptible pour le moment. Côté effectif, la volonté assumée de pérenniser le socle de joueurs champions d’Europe, au détriment de sa formation et d’un renouvellement, aura coûté cher à moyen terme.

Il faut cependant relever des points positifs et des signaux encourageants pour tendre vers un avenir plus radieux. La saison actuelle semble être celle du renouveau dans le jeu, incarnée par les recrues phares Davit Niniashvili et Nolann Le Garrec. Il faut également noter la grandissante formation rochelaise cette saison. Pour ce qui est de l’avenir, la politique de recrutement axée sur la jeunesse doit entériner le début d’une nouvelle ère au Stade Rochelais.

Simon Bourdolle et Mathieu Darras

Crédit photo : Icon Sport et Mathieu Darras (Fièvre SR)